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« Le Pass Patrimoine perpétue une vision élitiste du patrimoine »

Pauline GUILLAUME

Lancé le 18 septembre 2026 par la Fondation du patrimoine, le Pass Patrimoine donne accès à plus de 500 sites en France. Pour Dino Meloni, vice-doyen du Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) de Tours, cette sélection n’est pas neutre. Elle privilégie une certaine mémoire de la France, au détriment d’autres.

Dino Meloni, vice-doyen du CESR de Tours, étudie les enjeux autour du patrimoine, la transmission des savoirs et les représentations contemporaines du passé. Crédit : Pauline Guillaume

Châteaux, abbayes, musées et jardins… Pour 6,50 euros par mois, l’abonnement du Pass Patrimoine donne accès à 500 sites patrimoniaux à travers le pays.

Maître de conférences en histoire du patrimoine et droit à l’Université de Tours et vice-doyen du CESR (Centre d’études supérieures de la Renaissance), Dino Meloni s’interroge sur les critères qui orientent cette sélection. Spécialiste de la patrimonialisation, il s’intéresse aux enjeux de pouvoir liés au patrimoine et à son rôle comme outil de « soft power ».

Vous travaillez sur les nouvelles formes de patrimoine, comme le patrimoine immatériel. Or, le Pass Patrimoine met surtout en avant des monuments historiques, souvent déjà très touristiques. Quels types de patrimoine sont, selon vous, laissés de côté par cette sélection ?

Certains patrimoines ont été mis de côté, c'est sûr. Le patrimoine ouvrier par exemple, mais aussi le patrimoine industriel, ou la mémoire des femmes. On peut aussi se demander pourquoi Chambord et le château de Versailles participent à ce dispositif, alors qu’ils ont déjà une clientèle conséquente ? 

Ce sont des sites vitrines, pour rendre le Pass attractif. Sur le plan de la communication, ça marche très bien, on ne peut pas le leur reprocher. Et ce projet est une bonne chose, je le soutiens. Mais il reste un Pass touristique, qui peut nourrir des sites déjà très visités, au détriment d’autres méconnus. 

Le Pass Patrimoine, lancé le 18 septembre 2026 par la Fondation du patrimoine, permet d'accéder à 500 sites patrimoniaux pour 6,50 euros par mois. Crédit : Pauline Guillaume

Le Pass Patrimoine met principalement en avant des monuments historiques liés à l’aristocratie. Qui décide de ce qui mérite d’être reconnu comme patrimoine, et pourquoi certaines formes de patrimoine restent-elles moins visibles que d’autres ?

Déjà, la question patrimoniale en elle-même est une question politique, ce n’est rien d’autre. Faire du patrimoine, ce n’est pas faire de l’histoire. L’État joue un rôle central dans la définition du patrimoine en France. Il va décider ce qui mérite d’être sauvegardé et ce qui ne le sera pas. 

La volonté de patrimonialisation, c’est conserver quelque chose qui est lié à une incarnation d’identité, une culture. C’est aussi un « soft power » pour la France. Ici, le Pass Patrimoine privilégie les sites monumentaux aristocratiques, c’est quand même une conception du patrimoine un peu particulière.

Vous expliquez que le patrimoine est aussi un enjeu d’influence, un « soft power » pour la France. En privilégiant les monuments aristocratiques, le Pass Patrimoine ne contribue-t-il pas à transmettre une vision particulière de l’histoire, au détriment d’autres formes de patrimoine ?

Effectivement, cette vision élitiste du patrimoine est perpétuée aujourd’hui par le Pass Patrimoine. Certains diront même que la billetterie sert à financer le toit du châtelain. Et pour l’enfant de dix ans, qui va profiter du Pass famille avec ses parents, le patrimoine va être immédiatement associé aux châteaux, à ces familles aristocratiques. 

On perpétue ainsi une vision du monde particulière. Le patrimoine ce n’est pas que ça. Dans les familles, les villages, il y a aussi le patois, les dialectes, les danses et les traditions de marché. Tout cela appartient au patrimoine immatériel, mais reste quand même du patrimoine. 

Le château de Chambord fait partie des 500 sites à visiter avec le Pass Patrimoine. Crédit : libre de droits.

Face à la place accordée aux monuments historiques dans le Pass Patrimoine, comment pourrait-on mieux faire connaître les patrimoines immatériels et les patrimoines populaires aujourd’hui moins valorisés ?

Pourquoi pas. Il faudrait créer un Pass ou un dispositif qui regrouperait les patrimoines aujourd’hui laissés de côté. Cette initiative devrait venir de la société civile, parce que l’État ne s’est jamais intéressé au patrimoine des petites gens. 

On pourrait s’inspirer du modèle anglais du « National Trust », une organisation qui permet à la société civile de gérer et de préserver des biens grâce aux adhésions de ses membres. Au Royaume-Uni, elle compte près de 5 millions d’adhérents et fonctionne très bien. Ce modèle montre qu’une autre approche est possible. 

En France, aucune politique ne permet aujourd’hui de valoriser ces patrimoines de cette manière. Il faut changer de modèle pour sauvegarder, gérer et partager le patrimoine français, en donnant à la société civile un rôle moteur plutôt qu’attendre que l’État s’en empare.